romans

ABSOLUT ZERO COOL, Declan Burke, Liberties Press, 2011

L’homme au pied de mon lit est trop élégant pour être autre chose qu’un avocat ou maquereau. Il lit avec beaucoup d’attention, ce qui me fait croire que c’est un mac, ces derniers temps les avocats ont plutôt tendance à écrire les romans qu’à les lire.
Au-dessus de sa tête, près du plafond, un gecko habillé de vert irlandais est la seule touche de couleur dans une pièce par ailleurs toute blanche. Murs blancs, carreaux blancs au sol. Le store de la fenêtre, la table de chevet verrouillable, les draps, les lambris, la porte – tout est blanc.
Comme c’est le manuscrit d’un roman que l’homme lit, la page qui est tourné vers moi est blanche.
Ses yeux croisent les miens.
– Quel diable d’homme vous faites, dit-il. Il pose le manuscrit, sort un journal.
– Ils ont un jour de retard ici, mais vous allez saisir l’idée générale.
La une du journal est dominée par la photo d’un hôpital roussi qui a l’air de pencher d’un côté.
J’attrape le stylo et bloc-notes sur la table de chevet verrouillable et gribouille un mot.
Rosie ?
Il se lève, fait le tour du lit et prend le bloc-notes.
– La petiote va bien. Un peu de fumée dans les poumons apparemment, mais rien de sérieux. Elle s’en sortira.
Il déplie le journal, le feuillette.
– A lire entre les lignes, dit-il, ils pensent que le mieux que vous puissiez espérer, c’est d’être poursuivi pour dommages criminels. Ce qui veut dire plaider la folie. Prendre le max, montrer son meilleur profil et obtenir une réduc de peine, vous pouvez être dehors dans cinq ans. Mais ça c’est dans le meilleur des cas.
Un homme ne peut pas vivre à l’oblique du monde. Le monde ne le permettra pas. La gravité saura s’imposer.

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RUNNING WITH MOTHER, Christopher Mlalazi, Weaver Press, 2012

Mon école est juste trop loin. Mais que ça plaise ou non, c’est le seul collège des quatre villages du Saphela dans le district de Kezi.
Bien que le collège soit loin, il est facile à trouver. Il faut juste suivre la grande route de Saphela – elle a été construite récemment et traverse Mbongolo, notre village – pour arriver directement au portail du collège de Godlwayo dans le village voisin.
Avant la construction de la nouvelle route, il y avait une étroite piste en lacets. Maintenant, l’ancienne route longe la nouvelle en la croisant et recroisant comme une personne saoule. Toutes les deux routes passent devant chez moi devant l’arrêt de bus Jamela. Jamela est mon nom de famille. Je m’appelle Rudo Jamela.
Peu de voitures passent sur l’une ou l’autre des deux routes. L’autocar de l’oncle Ndoro le fait en fin d’après-midi chaque vendredi quand il va vers Godlwayo et les autres villages plus loin ; les samedis matins il retourne vers Bulawayo où mon père habite et travaille.
Il y a aussi le vieux camion de M. Donga. C’est le propriétaire de l’alimentation de Godlwayo près du collège ; il a une autre alimentation à Mbongolo qui est à côté de l’école primaire. Son camion est tout déglingué et quand on le voit, on ne peut s’empêcher de sourire. Il fait des allers-retours entre ses deux alimentations avec de la marchandise. Parfois, si on a de la chance, M. Donga nous emmène, mais si on est trop nombreux, il klaxonne seulement et crie : Trop nombreux ! C’est pourquoi on le surnomme « Trop Nombreux », mais je pense pas qu’il le sache.

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THE DRONES EATS WITH ME, Diaries From A City Under Fire, Atef Abu Saif, Comma Press, 2015

SAMEDI 12 JUILLET

JOUR SEPT
Les enfants ont à peine dormi depuis plusieurs jours. Personne n’a dormi. Parfois, quelques heures ne sont simplement pas suffisantes, surtout quand le peu de sommeil gagné est troublé par l’anxiété. L’inquiétude est comme un orage derrière tes paupières dès que tu les fermes. C’est seulement quand ça s’arrête que tes mains commencent à se détendre. Puis, finalement, le sommeil commence à se rassembler autour de toi, doucement, comme une douce tornade, t’encerclant toi et les tiens.
La joie de regarder mes enfants dormir paisiblement n’est plus possible. A la place, ce qui se déroule devant mes yeux ce sont les images obsédantes du jour précédent : une maison du voisinage frappée par un drone ; des photos du carnage postées sur internet par différents médias ; les destructions décrites avec réalisme par un ami qui s’est trouvé être un témoin oculaire. Regarder mes enfants dormir était l’une de mes plus grandes joies. Je ne sais pas combien d’heures j’ai passé à regarder ma fille de 19 mois, Jaffa, dormir, dériver au long des nuages de ses rêves. Je souriais au moindre de ses mouvements : le sursaut occasionnel d’un membre, le léger sourire qui dansait sur ses lèvres. C’était mon moment préféré de la journée. Mais maintenant, regarder mes enfants et penser, ils peuvent être morts d’un moment à un autre, qu’ils pouvaient être transformés en l’une de ces images à la télé – c’est trop.